Marcel Moroge
Marcel Henri Léon Moroge est né le 4 janvier 1899 à Delémont, dans le Jura suisse. En 1917, l'année de ses dix-huit ans, il s'engage pour cinq ans dans la marine nationale française, avec la spécialité de mécanicien. Renvoyé dans ses foyers en 1921, après avoir résilié son engagement, il s'installe d'abord en région parisienne puis vient en Bretagne en 1932. Le 2 décembre 1940, il épouse Victorine Berthe Valton (1900-1963), l'une des filles du grand épicier rennais Louis Valton. À la Libération, Marcel Moroge est arrêté à deux reprises par les résistants et remis aux autorités rennaises qui le libèrent. Il décèdera à Nice le 22 février 1965.
La butte des années 1940.
La Clôture et l'Orangerie en 1940.
La proximité de l'aéroport occupé engendre de nombreux passages d'avions au-dessus de Pont-Péan, souvent à très basse altitude.
Les attaques des Alliés se multiplient et les Allemands ont bientôt besoin de sable pour réparer les pistes endommagées par les bombes.
Comme l'avaient d'abord fait les Anglais, les Allemands s'approvisionnent sur le carreau de la mine. Un officier allemand doit être logé à la Clôture, mais il ne viendra pas, sans doute en raison d'un manque de confort car il n'y a alors ni l'eau courante, ni l'électricité.
À Pont-Péan, le nouveau directeur de l’usine de flottation est Émile-Albert Marion. Il en arrête l’activité au mois d’août 1941 et commence aussitôt à liquider le matériel, surtout ferroviaire, comme l’indique une annonce de vente aux enchères publiée le 10 août dans L'Ouest-Éclair. L'ancienne voie d'embranchement entre la gare de Pont-Péan et les usines fait partie du lot. Une partie du matériel de dénoyage part aux mines de charbon de la Grand’Combe (Gard).
Le Comité d’organisation des minerais et métaux bruts, un organisme institué par un décret du 8 décembre 1940, qui s’intéresse à la récupération des minerais contenus dans les haldes et les schlamms, désapprouve cette dispersion du matériel minier. Il interdit toute nouvelle vente et fait étudier la possibilité d’une reprise du traitement par flottation, mais sa démarche n’aboutit pas.
À Vieux-Vy-sur-Couesnon, l’exploitation s’intensifie. Le nombre d’employés et d’ouvriers passe de 61 en 1942 à 115 en 1943, parmi lesquels des réfractaires au STO. Des jeunes qui refusent de partir travailler en Allemagne sont embauchés à la mine sous des noms d’emprunt. Ils n’y seront jamais inquiétés. Marcel Moroge le sait-il ? Il entretient de bonnes relations avec l’occupant et il lui arrive de recevoir chez lui des officiers supérieurs allemands. Mais agit-il ainsi par sympathie, par opportunisme, par obligation, ou pour d'autres raisons ?
Marcel Moroge est plusieurs fois convoqué à l’Hôtel Majestic, à Paris, où sont installés les services du commandant militaire en France, le "Militärbefehlshaber in Frankreich" ou MBF. Le Militärbefehlshaber est la pièce maîtresse du système d’occupation. L'optimisation de l’exploitation économique du pays est une de ses missions principales. Pour produire l’acide sulfurique qui permet de fabriquer des substances explosives, les Allemands ont besoin de pyrites. Il y en a à Vieux-Vy-sur-Couesnon, mais aussi à Pont-Péan. Un bruit court, au début de l’année 1944 : l’Hôtel Majestic envisagerait de réquisitionner les installations de Pont-Péan et d’en confier l’exploitation à Marcel Moroge. Il est aussi question d’un contrat éventuel entre la Compagnie des Mines de l’Ouest et l’Hôtel Majestic. Mais aucun accord n’a encore été conclu quand survient le débarquement des Alliés en Normandie et, aux premiers jours de l'été, l’usine de Pont-Péan est bombardée.
Les années troubles
En 1941, Marcel Moroge quitte Pont-Péan et la Compagnie des Mines de l’Ouest. Il prend la direction de la Compagnie des Mines de Bretagne et part à Vieux-Vy-sur-Couesnon. Il y relance l’exploitation des mines de la Touche, dont les Allemands viennent de décider la réouverture après une dizaine d'années d'inactivité.
Les Allemands enlèvent du sable à la mine
La Clôture et sa serre en 1940.
L'invasion allemande
Les Allemands sont à Rennes à l'aube du 18 juin 1940. Ils occupent aussitôt Saint-Jacques-de-la-Lande où ils resteront jusqu'au 4 août 1944. L'aéroport va leur servir de base de départ pour des attaques sur l'Angleterre.
10 mai 1942
Ici les bombardements de nuit n’ont pas cessé depuis le départ de tes parents jusqu’à la nuit dernière où "les circonstances atmosphériques" ne permettaient pas de promenades nocturnes dans les airs. Tous les matins nous avions des tas de choses à ramasser, entre autres des éclats d’obus de DCA. Niquette et Claudinet [sœur et frère de Ninette] ont passé une matinée sur la butte pour cela. La nuit après le départ de cousin et cousine, c’est Pont-Péan qui a récolté. Un éclat long comme la moitié de la largeur de cette feuille de papier est tombé du côté de chez Mme Reverdy, chez qui l’on va chercher le pain [futur Bar du Centre]. Les bâtiments de l’usine et la cour de l’école ont reçu également leur pluie métallique.
13 juin 1943
Des combats ont eu lieu le 29 mai au-dessus de Pont-Péan. Des éclats sont tombés un peu partout (Claudinet en a trouvé dans le parc). Un avion allemand est tombé dans la forêt de Laillé. Nous sommes allés voir le dimanche suivant. Il était déjà enlevé mais, comme il avait explosé, on a trouvé des morceaux à quelques cent mètres de là. À Rennes, tout le monde déménage sur des chariots et des voitures à cheval. Les environs sont pleins à craquer. Nous avons même dû louer l’Orangerie et cela nous fait de la peine d’être obligés de renvoyer les multiples personnes qui viennent tous les jours nous demander si nous n’aurions pas un logement.
1er avril 1942
Dimanche [29 mars] nous avons eu une émotion. Le maire [Jean Marie Froger] est arrivé avec deux Allemands pour voir la maison. On devait avoir un officier à loger pour quelques semaines… On l’attend, il n’est pas encore venu [il ne viendra jamais].
16 mars 1941
Les Allemands font toujours enlever du sable à la butte et les ouvriers y travaillent encore aujourd’hui, dimanche, sous un soleil de feu. Il faut que leurs travaux soient finis pour le 22 mars et à partir de ce jour, soi-disant, aucun civil n’entrera plus au camp de Saint-Jacques. Je me demande quel trésor ils vont y cacher ! En attendant il vient d’y arriver cinquante bombardiers qui nous cassent les oreilles toute la journée…
22 février 1941
La nuit du combat au-dessus de la maison, l’avion anglais a lancé six bombes à retardement sur la nouvelle piste cimentée du camp de Saint-Jacques. Trois ont éclaté et la piste est inutilisable. Les Allemands ont alors réquisitionné les cantons voisins. L’un doit donner des pierres, l’autre des ouvriers. Je crois que nous devons donner du sable. Cinq ou six ouvriers viennent tous les jours depuis 8 h du matin à 6 h du soir enlever du sable de la butte. Je la vois fondre à vue d’œil avec désespoir…
Les Allemands réquisitionnent cent cinquante fermiers avec leurs tombereaux pour leur faire faire des corvées et porter du sable. Cela fait de jolies processions.
5 février 1941
Hier soir, il était dix heures et quart quand nous avons entendu des coups de mitrailleuses toutes proches. Le temps de me précipiter à la fenêtre, nous nous sommes aperçus qu’un avion anglais et un autre, allemand, se battaient juste au-dessus de la maison…Fusées et balles traçantes faisaient un feu d’artifice superbe. Maman n’était pas très tranquille, elle avait toujours peur qu’il y en ait un qui tombe sur la maison. Ils se sont éloignés ensuite et nous avons entendu tomber deux ou trois bombes…
26 septembre 1940
Il y a une huitaine de jours, le soir, il est venu un avion anglais. Il a fait des tours en passant sur Rennes, le camp de Saint-Jacques, et sur nous, suivi par les feux puissants de quatre énormes projecteurs qui se croisaient en balayant le ciel. Il a tourné ainsi pendant un quart d’heure. Il a lancé des fusées et s’est éloigné. Vers dix heures, la canonnade a commencé…
Les avions allemands passent de plus en plus nombreux et de plus en plus bas. Un de ces jours, ils décapiteront un sapin.
5 août 1940
Deux jours après le départ de Léon [frère de Thérèse], un beau matin, je travaillais à la glaise dans la serre. Monette [sœur de Ninette] tripotait du bois. Naturellement, elle se scie le doigt. Elle va à la véranda pour s’arranger, regarde par la fenêtre et que voit-elle ? Un soldat allemand assis sur l’escalier de la véranda qui donne sur le parc et cinq ou six autour. Tante Georgette, qui les avait vus de la chambre d’en haut, les interpelle. Ils expliquent qu’ils viennent cantonner sur Pont-Péan. Après leur avoir dit qu’il n’y avait plus de place ici, ils vont à la ferme, tout près. Malgré Mémé et maman, nous allons voir à la barrière. Ils décident de mettre les vaches de la ferme dehors, la nuit, et vont y mettre trente chevaux. L’après-midi, le convoi de voitures s’amène et cantonne sur le chantier. Ils ont descendu leur cuisine roulante au puits près de la butte. Toute la journée, ils se sont promenés en nous interpellant chaque fois que nous passions. Le soir, il y en a qui ont bu du champagne, causé et chanté chez les Espagnols. Quatre couchaient dans l’Orangerie. Ils chantaient à la fenêtre et nous faisaient des signes d’amitié, mais ça ne prenait pas. Ils sont repartis le lendemain, à 3 h du matin. Ils ont payé le foin au fermier. Ils ont été très bien, excepté qu’ils ont fait sauter à coups de bottes la porte de la petite maison près de la butte. Tante Georgette a dit qu’elle allait demander une indemnité à Hitler.